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Des années 90 à aujourd'hui

 
  Que reste-t-il du rêve américain de la minorité noire ?  
  A.V.L.  
 

Si ces quinze dernières années ont vu naître une nouvelle classe sociale noire bourgeoise, elles ont surtout vu s'aggraver la fracture sociale de l'Amérique. Les Noirs américains, grands perdants des politiques néolibérales menées depuis une vingtaine d'années, se rassemblent dans les quartiers défavorisés des grandes villes et transportent avec eux les grands maux traditionnels de la société américaine : maladies, drogue, répression policière et violence. De nombreuses émeutes raciales éclatent d'ailleurs au début des années 90, seul moyen pour cette classe défavorisée d'Afro-américains de faire part de leur malaise social. Alors que ces derniers fêtent le quarantième anniversaire du « Voting Rights Act » de 1965, une nouvelle tragédie frappe la population noire et révèle aux yeux du monde, les fractures sociales et raciales qui persistent en Amérique. Son nom : Katrina.

 
 

La naissance d'une bourgeoisie noire

La situation économique des Noirs connaît une légère amélioration fin des années 90. Trois millions de travailleurs noirs sont alors considérés comme des travailleurs qualifiés ou gestionnaires [1]. Néanmoins, alors que les hommes blancs ne compte que pour 43% de la main-d'œuvre aux Etats-Unis, ils mobilisent 95% des postes de cadre supérieur [2]. De leur côté, les entreprises noires deviennent de plus en plus nombreuses dans des secteurs, comme l'immobilier ou les assurances, jusque-là réservés principalement aux Blancs. Pour la première fois dans l'histoire américaine, naît une véritable classe bourgeoise noire. Malgré ces progrès économiques, le statut des Noirs n'est pas encore ce que l'on pourrait qualifier d'idéal. Les Conservateurs blancs, souvent encouragés par les politiques présidentielles de personnalités telles que Ronald Reagan ou suivi de George Bush Sr, leur mènent à nouveaux la vie dure. Le groupe suprématiste blanc, le Ku Klux Klan renaît soudainement de ses cendres et relance les violences à l'encontre des Afro-américains et des autres minorités. Au niveau national, les Noirs perdent leur poids politique face notamment à l'avènement des Conservateurs à la Chambre et au Congrès. Il s'avère également que la discrimination raciale et le racisme sont toujours bien ancrés dans les mentalités, même s'ils se manifestent de manière plus sournoise (au niveau par exemple de la discrimination au logement ou à l'embauche). Car même si les Noirs sont nombreux à avoir finalement pu accéder au rêve américain promis depuis plus d'un siècle, des millions d'entres eux souffrent de conditions de vie insoutenables. A cela s'ajoute la disparition du sentiment de cohésion sociale et de famille, qui avait longtemps uni la communauté noire, et ce en partie à cause de la séparation nette de la population noire en différentes classes sociales.

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La répression policière et les émeutes raciales des années 1990

Les déshérités de la société américaine sont parqués dans les quartiers les plus pauvres des grandes villes (le Bronx de New York, le South Side de Chicago ou le South Central de Los Angeles), où 30 à 45 % des Noirs adultes sont au chômage [3]. La société américaine préfère en effet se voiler la face sur cette pauvreté sournoise. Ce qui signifie que d'autres maux, comme la maladie ou la drogue, s'insinuent petit à petit chez les pauvres des grandes villes. A partir des années 1990, la violence devient monnaie courante dans ces quartiers, où la seule manière pour certains jeunes noirs de vivre de manière décente est de participer au trafic de drogue. Les brutalités policières s'aggravent par la même occasion, avec notamment le scandale médiatique du passage à tabac de Rodney King, en 1991, lors de son arrestation par des policiers blancs. La population noire dans son ensemble est alors dépeinte comme criminelle. Un sentiment rapidement ressenti par une partie importante de la population blanche, ce qui aide d'ailleurs le Président Bush Sr à se faire élire à la tête du pays, en 1989. Le profiling racial fait également son apparition : fouilles et arrestations sommaires, délit de faciès, … dont les Noirs sont les premières victimes. La justice n'est pas non plus épargnée par cette discrimination, comme en témoigne l'application hasardeuse de la peine capitale aux Noirs américains, dénoncée par de nombreuses associations telles qu' Amnesty International. Cette situation ne peut donc qu'exploser à la tête des dirigeants.

Le début des années nonante voit en effet la multiplication des émeutes urbaines dans la plupart des grandes villes américaines. Le gouvernement décide de durcir la répression d'un cran supplémentaire, notamment pour les délits liés au trafic de drogue. L'état de New York construit 38 prisons entre 1981 et 1999, alors qu'il n'en avait édifié que 33 entre 1817 et 1981 [4]. De 650000 prisonniers en 1983, on passe à 2 millions (dont une moitié de Noirs) en 2001, ce qui aura des conséquences dramatiques pour de nombreuses familles noires des couches les plus pauvres de la population. Ces chiffres sont assez dérangeant quand l'on sait que les Afro-américains ne commettent proportionnellement pas plus de crimes que les Blancs. Et alors qu'une dizaine d'Etats décident de supprimer le droit de vote aux criminels, en 2001, 1,4 millions d'entre eux se retrouvent privés de ce droit fondamental [5]. C'est pendant cette période, difficile et trouble pour la communauté noire, que va naître une nouvelle culture afro-américaine, avec entre autres l'apparition de la musique hip hop, née dans les quartiers défavorisés et liée à l'art de la rue. A travers elle, la jeune génération noire trouve un nouveau moyen d'expression. Le profil de la communauté noire a alors profondément changé, offrant à la société américaine toute une série de nouvelles facettes.

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Katrina, quand les fractures béantes de l'Amérique reviennent à l'avant-plan

En 2001, lors de la Conférence Mondiale de l'ONU contre le racisme, en Afrique du Sud, les Noirs se mobilisent et tentent de pousser le Gouvernement américain à reconnaître l'esclavage comme un crime contre l'humanité et demandent un droit de réparation pour les nombreuses victimes venues d'Afrique. Le Gouvernement américain refuse cette simple requête. Les Afro-américains n'ont donc pas fini de lutter pour la reconnaissance de leurs souffrances et leur liberté. Le 6 août 2005, des militants pour les droits civiques se rassemblent à Atlanta (Géorgie) pour célébrer le 40 e anniversaire du «  Voting Rights Act  » de 1965, qui facilita alors l'accès des Noirs au droit de vote, et en vue de pousser les parlementaires à envisager sa prolongation lors de son échéance, en 2007. Trois semaines plus tard, la population noire de la Nouvelle-Orléans est frappée de plein fouet par le cyclone Katrina. Au-delà du débat sur la lenteur des réactions du Gouvernement pour venir en aide aux survivants, le monde entier est choqué par tant de pauvreté et de misère. La fracture sociale et raciale béante de l'Amérique est diffusée par les médias américains, à la vue de ceux qui ont longtemps préféré ignorer cette problématique. Les caméras retransmettent en direct la fin bouleversante et tragique de certaines de ces victimes oubliées de l'Amérique, non pas depuis quelques jours, mais depuis toute une vie.

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[1] 2004, Freedom, Une histoire photographique de la lutte des Noirs américains, Paris, Phaidon, p.452

[2] Le Monde, 8 avril 1995, « La communauté noire en quête d'une nouvelle identité » par Sylvie Kauffmann

[3] 2004, Freedom, Une histoire photographique de la lutte des Noirs américains, Paris, Phaidon, p.453

[4] Idem, p.454

[5] Idem, p.454

 
     
     
 
     
 
     
 
     
 
 
 
     
"De l'inégalité des races devant l'ouragan"
Courrier international
7 septembre 2005
 
     
"L'Amérique noire accuse"
Courrier international
8 septembre 2005
 
   
   
   
   
   
   
     
 
 

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