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Années 70-80

 
  La disparition des grands leaders et la ghettoïsation de la communauté noire  
  A.V.L.  
  Les années 1970 sont surtout marquées par de nombreuses tragédies pour les Noirs américains, avec la disparition de trois grands leaders américains assassinés : Malcolm X, Martin Luther King et Robert Kennedy. De l'héritage de Malcolm X naît le mouvement du Black Power et surtout le Parti des Black Panthers qui, à l'opposé de l'idée pacifique de Martin Luther King, revendique notamment le droit des Noirs à se défendre face à l'oppression policière. Alors que la Guerre du Vietnam bat son plein, les étudiants se joignent également à la lutte des Noirs américains pour revendiquer plus d'égalité dans les universités. Mais malheureusement, la fin des années 70 voit surtout l'apparition d'une nouvelle classe défavorisée, avec la ghettoïsation de la communauté noire.  
 

L'assassinat de Malcolm X

En 1964, Malcolm X se sépare de la Nation d'Islam et de son leader Elijah Muhammad, pour fonder sa propre organisation, « The Muslim Mosquee Incorporated  ». Il commence alors à coopérer avec le mouvement pacifique pour les droits civiques, même s'il continue à penser que l'autodéfense doit être utilisée par les Noirs à des fins de protection. Malheureusement, l'assassinat de Malcolm X, le 21 février 1965, marque toute une génération de jeunes militants noirs. Pendant l'été 1966, un groupe de jeunes noirs mené par James Meredith (le premier étudiant noir à avoir intégré l'université du Mississippi en 1962) décide de marcher de Memphis, dans le Tennessee, à Jackson, dans le Mississipi, pour inciter les Noirs à voter aux primaires. Mais après seulement deux jours de marche, le jeune meneur de cette marche est blessé par un Blanc. Les grands leaders noirs, dont Martin Luther King ou Stokely Carmichael (président du S.N.C.C.), décident alors de continuer la marche pour le jeune homme. Le long du parcours, la protection des marcheurs par la police diminue et les opposants deviennent de plus en plus nombreux et violents. Les marcheurs sont tour à tour attaqués par les contre marcheurs ou par la police.

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La naissance du Black Power

Un jour où King s'est absenté de la manifestation, Carmichael en a assez que ses frères noirs subissent les violences des Blancs. Il annonce alors : « Ce que nous allons commencer à dire maintenant, c'est ‘Black Power' » [1]. La foule se met alors à entonner le slogan autrefois prôné par Malcolm X, à la grande surprise de Carmichael. Le but du ‘Black Power', qui représente une nouvelle fierté pour la population afro-américaine, est principalement de renforcer le pouvoir noir, grâce à la mise en place d'institutions noires ou à l'élection de Noirs à des postes importants. Cette affirmation du pouvoir noir marque donc la séparation du Mouvement pour les droits civiques. De nombreux Blancs, qui jusque-là avaient participé à la lutte des Noirs, décident de quitter le Mouvement. La plupart des leaders noirs traditionnels, comme A. Philip Randolph ou Roy Wilkins, craignent l'implication d'un tel slogan. Comme l'explique le neveu de Roy Wilkins, Roger Wilkins, « la plupart des Blancs n'ont pas compris ce qui se passait quand Stokely Carmichael a commencé à parler de ‘Black Power', quand les gens ont commencé à dire que le fait d'être noir était beau, quand les enfants noirs du mouvement ont commencé à dire aux Blancs de s'occuper du racisme dans leurs propres communautés » [2]. Martin Luther King ne sait pas trop comment réagir face au Black Power . Il comprend ce nouveau mouvement mais il a également peur de ce que cela pourrait impliquer, à savoir séparatisme et violence. Deux grands dangers pour son propre Mouvement pour les droits civiques. Pourtant, le gouvernement américain ne fait pas de distinction entre le mouvement du Black Power ou un leader pacifique comme King ; tous deux sont perçus comme des menaces pour la société américaine.

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Le Black Panther Party

Le Black Panther Party, l'œuvre de Huey Newton et Bobby Seale, naît en septembre 1966, à Oakland, en Californie. Au-delà de l'idée d'autodéfense prônée par Malcolm X, le parti souhaite promouvoir des services pour la communauté noire et aider cette dernière à acquérir de meilleures perspectives économiques. Ils mettent en place des petits-déjeuners pour les enfants pauvres, un code de conduite et un programme en dix points pour les ghettos noirs. Ils luttent également contre la brutalité policière, qu'ils considèrent être la force d'occupation du peuple noir colonisé. Les confrontations entre la police et les Black Panthers sont nombreuses et récurrentes. Et la montée de la violence dans les ghettos renforce l'idée de Martin Luther King selon laquelle il devient de plus en plus difficile de maintenir la valeur de non-violence de son Mouvement pour les droits civiques. Il se rend donc dans les ghettos noirs de Chicago pour entendre les revendications de ses jeunes résidents. Il décide alors de mener une campagne pour les pauvres. En 1966, un tiers des familles noires américaines vivent avec moins de 3000 dollars par an. De plus, le taux de chômage chez les Noirs est deux fois supérieur à celui des Blancs [3]. En fait, les Noirs sont alors toujours défavorisés dans différents domaines, tels que l'éducation, la qualité de vie et de logement et la santé. Les Afro-américains, à travers leur longue histoire de discrimination et de pauvreté, se sont en effet souvent retrouvés en marge des grands mouvements économiques et sociaux de la société américaine.

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La guerre du Vietnam

En 1965, le Président Lyndon Johnson se lance dans la guerre du Vietnam. Martin Luther King, se montre alors extrêmement critique vis-à-vis de la politique du Président sur le front asiatique. Le pasteur noir est suivi par des organisations telles que les Black Panthers ou le S.N.C.C., qui estiment que l'on ne peut séparer la paix et la justice raciale appliquée à l'étranger de celle mise en oeuvre sur le territoire même des Etats-Unis. Seul le S.C.L.C, habituel allié de King, décide qu'il n'est pas de son ressort de s'opposer à cette guerre. Trois grandes manifestations d'opposition à la guerre du Vietnam sont cependant organisées à Washington, en 1965. Alors que l'Amérique se bat au Vietnam, sur son propre sol la pauvreté et la discrimination entraînent de nombreuses émeutes en 1967. Martin Luther King déclare alors : « une nation qui dépense 500.000 $ pour tuer un soldat ennemi au Vietnam et seulement 50 $ pour sortir l'un de ses citoyens de la pauvreté est une nation qui sera détruite par ses propres contradictions morales » [4]. J. Edgar Hoover, alors directeur du FBI, étend son programme COINTELPRO fondé en 1956), dont le but est notamment de surveiller les organisations gauchistes. La Nation d'Islam, les Black Panthers, le S.C.L.C., le Parti Communiste, tous se retrouvent dans les mailles de ce programme. Mais Martin Luther King reste la cible privilégiée d'Hoover. Ce dernier met d'ailleurs tout en œuvre pour que King soit constamment surveillé par les services fédéraux. Hoover s'arrange également pour utiliser ses enregistrements pour casser l'image morale du pasteur noir. Au même moment, les différentes organisations noires de défense des droits civiques se radicalisent et perdent généralement le soutien des Blancs.

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L'engagement des jeunes dans les universités

Mais la fin des années soixante va aussi être marquée par un engagement grandissant de la jeune génération. En 1967, un groupe de jeunes afro-américains crée une Black Student Alliance, à l'université de Yale. Les étudiants noirs sont en effet nombreux à regretter l'absence d'études sur l'histoire afro-américaine. Dans différentes universités du pays, les étudiants noirs et blancs s'unissent, manifestent et mettent en place des sit-in pour dénoncer le racisme, l'absence de professeurs noirs, la difficulté pour les étudiants noirs d'intégrer les grandes universités, … Ces actions poussent certaines universités, comme Berkeley en Californie, à mettre en place des programmes d'études noirs, sans pour autant réaliser des changements fondamentaux. Une nouvelle marche sur Washington est organisée en avril 1968 pour protester contre la guerre du Vietnam et pour attirer l'attention sur les problèmes économiques des Afro-américains.

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Martin Luther King, assassiné le 4 avril 1968

Le 3 avril 1968, Martin Luther King, toujours persuadé qu'il est possible de changer l'Amérique, retourne à Memphis (Tennessee) pour participer à une énième marche pacifique pour les pauvres. Il conclut l'un de ses célèbres sermons « I've been to the mountaintop » par la phrase suivante : « Je suis heureux ce soir. Je ne suis inquiet pour rien. Je ne crains aucun homme. » [5] Pourtant la nouvelle de l'assassinat du premier grand leader noir américain, le lendemain après-midi, va choquer la nation toute entière. Les ghettos s'enflamment à travers tous les Etats-Unis. Les Afro-américains viennent de perdre leur tant aimé porte-parole. Son fidèle ami et allié, Ralph Abernathy, décide de continuer le projet de Martin Luther King d'organiser une marche pour les pauvres sur Washington. Mais pour la plupart des militants des droits civiques américains, le prolongement de la guerre et Vietnam et la mort du pacifiste Martin Luther King représentent deux échecs majeurs.

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Le retour de Robert Kennedy,
un dernier espoir pour le peuple noir

En 1968, Robert Kennedy, le frère du Président assassiné, se présente comme candidat démocrate à la présidentielle. Ayant durement vécu la mort de son propre frère, il semble enfin prêt à ressentir la douleur du peuple noir. Il comprend les divisions qui tiraillent la société américaine et se dit prêt à mettre fin aux violences qui touchent l'Amérique. Il déclare d'ailleurs que « la violence nourrit la violence » et que seul un « nettoyage de notre société entière peut enlever cette maladie de notre âme » [6]. Les Noirs sont persuadés d'avoir trouvé un nouvel allié : « Kennedy est de notre côté. Nous le savons. Il n'a pas besoin de dire un mot. » [7] Une partie de l'électorat noir, qui a pourtant profité des réformes et des actions du Président Johnson, se tourne vers le nouveau candidat. Un véritable échec pour le Président, qui est l'un des Présidents américains à avoir le mieux contribué à la cause des droits civils des Afro-américains. Mais ces derniers ont trouvé leur nouveau héros blanc, un homme qui parle de la pauvreté, des problèmes institutionnels de la société américaine et qui soutient le mouvement des droits civiques depuis de nombreuses années. A la fin de la campagne pour les primaires en Californie, Robert Kennedy a déjà séduit toute une frange déshéritée de la population. Malheureusement, Robert Kennedy est assassiné en juin 1968, alors qu'il vient de remporter les élections primaires de l'Etat de Californie. Les Afro-américains et les Noirs semblent alors avoir perdu leur dernier espoir de réaliser leur rêve américain. Ce second assassinat d'un grand leader américain, quelques mois seulement après Martin Luther King, marque la fin pour la gauche américaine.

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La disparition des Black Panthers
et l'emprisonnement d'Angela Davies

Une fois encore, pour les militants du Mouvement des droits civiques noir, le printemps 1969, va se terminer en tragédie. La police d'Oakland, en Californie, va littéralement faire disparaître les différents membres importants des Black Panthers. Le jeune Bobby Hutton, alors âgé de 17 ans, est tué devant son immeuble, Fred Hampton est assassiné pendant son sommeil, Mark Clark reçoit une balle en plein cœur, … En 1970, la militante communiste noire Angela Davies, affiliée au Mouvement des Black Panthers, est arrêtée en rapport avec une fusillade. Pendant son séjour en prison, elle devient la porte-parole des prisonniers. Elle, qui passa deux ans enfermée avant d'être acquittée, affirme alors que la plupart des prisonniers noirs (qui constituent alors la moitié de la population pénitentiaire américaine) sont retenus en prison pour des raisons politiques. Comme la plupart des autres symboles de la lutte des Noirs aux Etats-Unis, Angela Davies fut victime de harcèlement policier. Au milieu des années 1970, les Afro-américains se retrouvent soudain sans un leader charismatique tels que ceux qui ont ponctué l'histoire de leur lutte (Malcolm X, Martin Luther King, les Black Panthers, …).

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Une nouvelle dégradation des conditions de vie…

D'un point de vue social par contre, la situation des Noirs s'est sensiblement améliorée. En 1970, les conditions de vie de ces 22,5 millions de citoyens américains [8] se rapprochent de celles des Blancs. La politique sociale de Lyndon Johnson, entre 1963 et 1969, a notamment permis la construction de nombreux logements, ce qui facilite l'accès des Noirs à l'habitat. Mais malgré cela, la discrimination au logement existe alors toujours, ce qui signifie que les Noirs payent un loyer beaucoup plus élevé que les Blancs pour un logement équivalent. Alors que les classes moyennes et supérieures blanches migrent vers la campagne, les grandes villes américaines accueillent la population noire. Les premiers vrais ghettos (où s'entassent les Noirs les plus pauvres) naissent dans des villes telles que Los Angeles ou New York. Ces citoyens défavorisés, au-delà de l'imaginable, qui ont tout simplement du mal à survivre dans la société américaine en pleine mutation, comprennent de moins en moins le combat des Mouvements des droits civiques.

En 1968, Kenneth Clark, un sociologue américain, explique que « les masses noires sont désormais tout à fait convaincues que les récentes victoires en matière de droits civiques ont surtout avantagé un très petit pourcentage de Noirs des classes moyennes tandis que leur situation précaire restait la même ou s'aggravait » [9]. Entre 1964 et 1972, cette classe défavorisée s'en prend alors à la classe moyenne américaine, dans différentes émeutes urbaines. La garde nationale est même forcée d'intervenir dans différentes grandes villes telles que Chicago ou Baltimore. Cependant, vers 1975, de nombreux représentants noirs sont présents sur la scène médiatique, que ce soit en politique, en sport ou encore dans le cinéma. La culture musicale noire est également devenue l'une des fiertés de l'Amérique. En 1976, un tiers des foyers américains noirs gagne 15000 $ par an, contre 2 % en 1966 [10]. Mais cela n'empêche pas que les Noirs soient de plus en plus nombreux à vivre sous le seuil de pauvreté et que le chômage reste extrêmement élevé, surtout chez les jeunes. Cette situation s'aggrave fin des années 1970 et début 1980, lorsque des millions d'emplois disparaissent aux Etats-Unis, à la suite de la désindustrialisation des grandes villes et de la délocalisation vers l'étranger. L'administration libérale du Président Reagan n'améliore guère la situation. Les communautés noires étant alors majoritairement composées d'ouvriers travaillant dans l'industrie automobile, l'acier ou l'agriculture, les Noirs sont touchés de plein fouet par ces restructurations.

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[1] Horton, James Oliver, 2001, Hard road to freedom : the story of African America, New Brunswick , N.J. , Rutgers University Press, p. 306

[2] Idem, p.307

[3] Idem, p. 312

[4] Cone, Martin & Malcolm, 240 dans Horton, James Oliver, 2001, Hard road to freedom : the story of African America, New Brunswick, N.J., Rutgers University Press, p. 315

[5] Horton, James Oliver, 2001, Hard road to freedom : the story of African America, New Brunswick , N.J. , Rutgers University Press, p. 319

[6] Idem, p.320

[7] Chafe, Unfinished Journey , 368-369 dans Cone, Martin & Malcolm, 240 dans Horton, James Oliver, 2001, Hard road to freedom : the story of African America, New Brunswick, N.J., Rutgers University Press, p. 321

[8] 2004, Freedom, Une histoire photographique de la lutte des Noirs américains, Paris, Phaidon, p.254

[9] Idem, p.254

[10] Idem, p.255

 
     
     
 
 
 
   
   
   
 
 
     

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