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Quelle place pour la femme dans le cinéma noir américain ?

 
  A.V.L.  
 

Les femmes noires, doublement touchées par la discrimination, sont très peu présentes dans le cinéma afro-américain. Quasiment absentes du côté de la réalisation, les femmes noires n'ont pas souvent droit à la parole. Ce qui est regrettable quand l'on voit l'image stéréotypée et péjorative que donnent d'elles les cinéastes masculins. Spike Lee, pourtant grand défenseur de la cause afro-américaine, n'échappe d'ailleurs pas à cette typologie.

 
 

La représentation de la femme dans le cinéma noir américain

Le cinéma afro-américain traite très peu des problèmes rencontrés par les femmes noires dans la société américaine, alors que ceux-ci sont pourtant bien réels (violences conjugales, sexuelles, …), et cela pour différentes raisons. Premièrement parce qu'il existe une sorte de pression interne à la communauté noire, qui fait que son cinéma préfère ne pas évoquer ce type de sujets tabous. Deuxièmement parce que le sort des femmes noires est beaucoup moins intéressant que celui des hommes noirs [1]. Ces derniers posent en effet plus de problèmes pour la société américaine (violence, taux de prison plus élevé que les femmes, réussite moindre pour les études…). Il est donc bien plus intéressant et rentable pour le cinéma afro-américain de s'intéresser au sort des hommes noirs qu'à celui des femmes. Les cinéastes blancs ont peut-être plus souvent abordé la question des femmes noires dans leur cinéma. On peut prendre l'exemple de l'adaptation de « La couleur pourpre » (1985) de Steven Spielberg. La violence conjugale y est clairement traitée, ce qui lors de la sortie du film en salles ne plut pas spécialement à la communauté noire. Même si les réalisateurs blancs participent à l'image souvent négative et limitée des femmes noires au cinéma, les réalisateurs noirs ont intensifié ce phénomène. Selon Norma Manatu [2], « concernant la représentation de la sexualité féminine noire américaine, il semble que si les femmes noires doivent apparaître dans des films, il est probablement moins insultant d'être représentées par des réalisateurs blancs que par des réalisateurs noirs. Cela fait en tout cas moins mal, car se faire moralement assassiner par un membre de son propre groupe, c'est vraiment se prendre une claque en pleine figure ».

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L'absence de réalisatrices noires

Malheureusement, ce problème de la représentation péjorative des femmes noires au cinéma s'explique aussi en partie par le fait qu'aujourd'hui encore, très peu de femmes noires sont présentes derrière la caméra. L'image de la femme noire au cinéma est donc habituellement celle que s'en fait l'homme noir. De ce fait, il est souvent difficile pour les femmes noires d'accepter la représentation que donnent d'elles les cinéastes noirs. Il faut savoir qu'entre 1986 et 1994, les femmes n'ont occupé le premier rôle que dans six productions afro-américaines [3]. Trois de ces productions (deux d'entre-elles indépendantes) étaient réalisées par des femmes [4]. L'image de la femme noire dans le cinéma afro-américain est donc généralement péjorative et les femmes servent souvent de faire-valoir au héros. Très peu présentes à l'écran, elles donnent l'impression d'être un poids pour le personnage masculin du film. Comme l'explique Norma Manatu [5], « au-delà de la représentation dégradante de la sexualité des femmes noires, les hommes noirs mis en scène expriment leur profond irrespect des femmes noires, illustré par leurs comportements avilissants et les termes qu'ils utilisent pour décrire les femmes. »

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Les femmes chez Spike Lee

Les films de Spike Lee n'échappent pas à ce type de représentation, comme on peut le voir dans « Do The Right Thing », où la femme n'est là que pour réconforter Mookie, le héros masculin. Il est également symptomatique de voir que Nola Darling (« She's Gotta Have it », de Spike Lee), l'un des personnages féminins les plus importants du cinéma noir américain, donne l'image d'une prostituée. A ses nombreuses critiques, Spike Lee a fréquemment répondu que les femmes n'avaient qu'à réaliser leurs propres films. Facile à dire quand on connaît la difficulté des femmes noires pour accéder à ce type de poste. Ces dernières ont d'ailleurs peu souvent droit à la parole dans le cinéma afro-américain. Si Spike Lee est fort critiqué, ce n'est pas seulement parce qu'il est plus misogyne qu'un autre, mais cela s'explique aussi par le fait qu'il est l'un des réalisateurs noirs le plus prolifique et le plus connu de sa génération. De plus, ses films font figure de porte-parole pour sa communauté. Toutefois, sa position fait que l'on ne peut que regretter doublement l'image des femmes noires qu'il véhicule. Ce réalisateur qui se positionne comme figure emblématique du cinéma noir américain est le premier à aggraver l'image péjorative de la femme noire donnée aujourd'hui par le cinéma américain dans son ensemble.

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[1] Crémieux, Anne, 2004, Les cinéastes noirs américains et le rêve hollywoodien, Paris, Harmattan, p. 99

[2] African American Women and Sexuality in the Cinema, Manatu, Norma, 2003, p. 161 dans Crémieux, Anne, 2004, Les cinéastes noirs américains et le rêve hollywoodien, Paris, Harmattan, p. 101

[3] She's Gotta Have it (Spike Lee, 1987), Daughters of the Dust (Julie Dash, 1991), Poetic Justice (John Singleton, 1993), Just Another Girl on the I.R.T. (Leslie Harris, 1993), Sister Act II (Bill Duke, 1993), I Like It Like That (Darnell Martin, 1994)

[4] Crémieux, Anne, 2004, Les cinéastes noirs américains et le rêve hollywoodien, Paris, Harmattan, p. 100

[5] African American Women and Sexuality in the Cinema, Manatu, Norma, 2003, p. 161 dans Crémieux, Anne, 2004, Les cinéastes noirs américains et le rêve hollywoodien, Paris, Harmattan, p. 101

 
     
     
"Les femmes noires américaines descendent à leur tour dans la rue"
Le Monde
28 octobre 1997
 
     
     
     
     

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