Courrier international - supplément au n° 784 - 10 nov. 2005
En couverture / France : La rage des banlieues vue par...
VU DES ÉTATS-UNIS

Mieux vaut être beur à Clichy-sous-Bois que noir à La Nouvelle-Orléans !

par Craig S. Smith The New York Times

Aux Etats-Unis comme en France, les récents événements sont l'expression de la rage des plus défavorisés. L'analyse du New York Times. Il y a deux mois, les Français regardaient avec une fascination horrifiée le chaos de La Nouvelle-Orléans et observaient les membres les plus défavorisés de la société américaine piller des boutiques et défier la police après l'ouragan Katrina. Aujourd'hui, tandis que des émeutiers brûlent des voitures et saccagent des commerces dans les banlieues françaises à forte population immigrée, les images de jeunes déchaînés et de voitures en feu viennent hélas rappeler à la France qu'elle a, elle aussi, ses défavorisés et que leur nombre augmente.

La coïncidence des deux événements est par certains côtés révélatrice, mais elle est aussi trompeuse. Le fossé qui existe aux Etats-Unis entre les Blancs et les minorités – notamment les Africains-Américains – est le produit de plusieurs siècles d'esclavage et de cycles de pauvreté et d'exclusion raciale qui ont privé des générations successives de ce que les Etats-Unis avaient de mieux à leur offrir. La France commence, elle, à lutter avec une variante du même problème : la rage des musulmans d'origine nord-africaine qui sont pris depuis trois générations dans le piège de la discrimination ethnique et religieuse. Mais la France est encore loin d'avoir une classe défavorisée structurelle – une classe qui pourrait engendrer l'extrémisme et des problèmes sociaux durables. Des milliers de véhicules ont été incendiés et des dizaines de commerces ravagés lors des violences qui se sont étendues à de nombreuses villes françaises, mais la plupart des émeutiers semblent pour le moment trouver plus d'intérêt à faire la une des médias qu'à délivrer un message politique cohérent. D'un autre côté, ces violences reflètent une chose que tout Américain qui a connu les soulèvements urbains des années 1960 ou les émeutes de Los Angeles en 1992 reconnaîtra : une partie croissante de la population, en particulier les jeunes, se sent dangereusement isolée.

Bien que nombre d'Américains pensent que leur pays a encore beaucoup à faire pour combler le fossé entre les Noirs et les Blancs, les mouvements sociaux et les soulèvements des années 1960 ont produit un flux de mesures destinées à accroître rapidement les perspectives politiques et économiques des membres de groupes minoritaires et à souligner l'importance de la diversité pour la démocratie. Le modèle français a, lui, jusqu'à présent, multiplié les mesures onéreuses pour nourrir, loger et éduquer les musulmans pauvres, mais ne s'est pas véritablement attaqué à l'isolement social et politique de cette minorité et a de fait limité leur capacité à se définir eux-mêmes comme un groupe d'intérêt politique. La discrimination positive, la pierre angulaire de la méthode américaine, est taboue en France. Cependant, les difficultés de la France étant relativement récentes, elle a peut-être une chance d'échapper à la gravité des problèmes américains. Premièrement, les conditions de vie dans les banlieues françaises n'ont rien de commun avec celles des zones urbaines pauvres des Etats-Unis. Même dans la pire des cités HLM françaises, des pelouses vertes et des parterres de fleurs rompent la grise monotonie du béton. Le pays compte plus de 700 de ces quartiers qui regroupent près de 5 millions de personnes, soit environ 8 % de la population. Le désespoir qui y règne est tempéré par un enseignement de bien meilleure qualité que celui auquel ont droit les quartiers pauvres habités par les minorités américaines ainsi que par de vastes programmes d'aide sociale. Même si elle a du travail, une famille de quatre personnes vivant en France dans un appartement subventionné par l'Etat ne paie en général que quelques centaines de dollars de loyer chaque mois et peut percevoir plus de 1 000 dollars par mois d'aides diverses. Les chômeurs perçoivent davantage d'aides, et les soins médicaux ainsi que l'école sont gratuits pour tous.

Français-arabes et Français-africains représentent la majorité des détenus

La délinquance existe, mais elle n'atteint pas le niveau de violence gratuite si redouté dans les quartiers pauvres des villes américaines. Les armes à feu sont strictement interdites et encore relativement rares. Quand un adolescent a été abattu dans une banlieue parisienne par des individus armés, l'année dernière, l'événement a fait la une de tous les journaux du pays. La famille est toujours une valeur forte chez les immigrés, comme les liens avec le pays d'origine. Mais ce tissu social s'effiloche, tandis que la seconde et aujourd'hui la troisième génération d'immigrés nées en France ont atteint l'âge de la majorité. Nombre de jeunes issus de l'immigration s'interrogent sur leur place réelle à deux niveaux. Ils entretiennent avec le pays de leurs ancêtres des liens plus faibles que leurs parents, mais s'aperçoivent que, contrairement à ce qu'on leur a appris à l'école, ils ne sont pas complètement français. C'est l'un des éléments qui font craindre à certains experts l'émergence en France d'une classe défavorisée structurelle. Les Français-Arabes et les Français-Africains représentent déjà la majorité des détenus dans les prisons françaises, tout comme les personnes issues des minorités constituent une part disproportionnée de la population carcérale aux Etats-Unis. La conception française de la citoyenneté pose également des problèmes. Alors que les Etats-Unis insistent sur le pluralisme, la France continue à décourager tout ce qui pourrait diviser le corps politique français selon des lignes ethniques : pour tous les Français, le “communautarisme* ”, synonyme de ghettoïsation, est une force destructrice qui afflige, c'est bien connu, les Etats-Unis.


* En français dans le texte.

Droits de reproduction et de diffusion réservés © Courrier international 2005
Ce site respecte la loi informatique et libertés. Usage strictement personnel.